
Que se passe-t-il au pays de Big Brother ? Des caméras, encore des caméras, toujours des caméras. Globalement inoffensives, dit-on. Et pourtant…
Présenté comme un jeu, le site britannique Internet Eyes promet de brouiller un peu plus la frontière entre la surveillance à outrance et le voyeurisme gratuit. Son slogan ? Attrapez un criminel en ligne !
Dépoussiérant le vieux concept du gendarme et des voleurs, Internet Eyes proposera bientôt aux internautes de jouer aux justiciers masqués sans quitter leurs canapés. Il leur suffira de scruter sur leur ordinateur les flux vidéos de centaines de caméras de sécurité, et de cliquer au bon moment. Les joueurs vigilants recevront une petite récompense pour chaque délit repéré tandis que le plus zélé d’entre eux remportera la cagnotte à la fin de chaque mois.
Transformer le citoyen lambda en auxiliaire de police n’est pas une idée neuve.
Partout, la dénonciation est présentée comme un devoir civique et le silence comme une preuve de complicité. Gardons les yeux ouverts, la sécurité est l’affaire de tous, la dénonciation est un devoir républicain… Utilisé à outrance, l’appel à la vigilance révèle la mise en place d’un système parapolicier où chacun peut s’offrir, à moindre frais, un certain pouvoir de nuisance.
En France, le glissement vers la délation est subtil mais réel. Cela va du courrier envoyé à la caisse d’allocations familiales aux patrouilles nocturnes entre voisins, où l’on traque les flagrants délits comme certains vont à la chasse.
Dans la rubrique des faits-divers, la satisfaction morbide de ceux qui n’ont fait que leur devoir se mêle à l’humilité feinte de ceux qui n’ont écouté que leur courage. Nous sommes tous des héros qui s’ignorent…
En élevant la délation au rang de divertissement, Internet Eyes cristallise l’instant tragique où le Panem et circenses remplace toute notion de véritable devoir civique.
Les somnambules, eux aussi, marchent les yeux ouverts.