Ado, j’étais un élève dissipé. Mon meilleur ami, lui, apprenait par correspondances. Nous révisions ensemble.
Je me souviens d’un soir, nous ozonisions au terrain vague derrière chez nous. Il disait que les miracles n’existent pas et que les scientifiques sont des sorciers. Il disait que quand on regarde de l’autre côté du miroir, on sait que tout est déjà arrivé.
Il était un peu poète, mon ami. Et moi j’avais la main verte.
Séquence nostalgie? Oui, un peu. Hier soir, Sugaar m’a parlé du Cantique des quantiques.
Nous discutions de sujets divers et avariés, comme l’Appel du 9 septembre et le changement d’air. Grand moment schmilblickien: on est dans quel monde, là?
Tout dépend de ton état de conscience, petit scarabée. C’est la conscience du monde qui crée le monde.
Tu veux dire que c’est philosophique?
Oui, c’est quantique.
Sugaar et moi, on se comprend même quand on ne parle pas de la même chose. On a des goûts différents mais c’est pas grave, on est un peu comme dans une boite de chocolats.
C’est ça. Notre univers, c’est comme une boîte de chocolats. Tu ne sais jamais ce que tu vas trouver. Tu comprends, tout dépend de la lumière. En dessous d’un certain seuil, nous sommes aveugles. Nous ne voyons pas la lumière. Ou plutôt, nous croyons qu’elle n’existe pas.
La lumière. Ok. J’en connais une qui a pris de l’avance. Je gère l’info et je reprend une bière.
La lumière, c’est de l’énergie. Pense aux particules d’énergie. Ce sont à la fois des objets solides et des ondes. L’objet solide a une place. L’onde se déplace. Ce qui fait que l’objet se déplace sans cesse, mais c’est uniquement lorsque nous l’observons qu’il devient un objet. Tu me suis?
Nooououii oui. Quand Sugaar imite la carpe et l’oiseau avec ses mains, il vaut mieux dire oui.
Maintenant, imagine un objet plus gros.
Heu? Comme ça?
Oui, toi. Si on applique la théorie quantique à notre vie de tous les jours, les choses existent en une série d’états superposés jusqu’à ce qu’on les regarde. A ce moment, les états s’effondrent les uns sur les autres et il n’en reste plus qu’un, celui que l’on regarde. D’une certaine façon, ce n’est pas l’incertitude qui est au cœur de la théorie quantique, c’est l’identité.
Elle m’a refait le coup de la carpe et de l’oiseau, alors j’ai pris une bouteille. Et des notes aussi. Moi cybermaster, moi pas docteur en physique quantique.
Imaginez-toi, seul dans ce bar. Imaginez-moi, dans une dimension différente, mais dans le même bar, assise à la même table. Un monde où tu n’es pas là, en face de moi. Dans ta dimension, tu ne sais même pas que j’existe. Là où je suis, je regarde le vide. Si tu voies une ombre, n’ai pas peur. Ce n’est que moi. Nous sommes faits de la même matière que les rêves, tu sais.
Elle m’a fait un dessin avec un petit chat dans une boîte et je l’ai appelé Samâdhi. Dans la rue, je zigzaguais d’une pensée à l’autre. Et puis, sans m’en rendre compte, j’ai retrouvé le terrain vague et j’ai compris qu’Ismaël avait raison.
En attendant que notre double nous tende la main de l’autre côté du miroir, amis cyborgs : ouvrons l’œil.