Au-delà de ce monde de colère et de larmes,
Ne plane que l’horreur de l’ombre.
Et pourtant la menace du Temps
Me trouve et me trouvera, sans peur.
William Ernest Henley, Invictus
Tous les animaux connaissent la peur. Et tous peuvent apprendre à nier l’évidence du danger.
Une expérience conduite par des psychologues de l’université d’Austin, au Texas, a permis de guérir des rats dressés à associer un son particulier avec une décharge électrique.
La méthode est simple. D’abord, on rejoue le son, une seule fois, pour déstabiliser la mémoire. Aucune décharge électrique ne succède au son. Une heure plus tard, on rejoue ce son de façon répétitive.
A la fin, les rats peuvent entendre le son sans avoir peur. Mieux : ils sont à présent plus lents que d’autres rats pour réapprendre à craindre la décharge électrique. Malgré la douleur, le son ne produit chez eux qu’un sentiment de sécurité.
Ces chercheurs souhaitent poursuivre l’expérience avec des êtres humains.
Cela est inutile. Nous en connaissons déjà le résultat.
Depuis l’Appel du 9 septembre et la mise en place, par Simons et ses sbires, de mesures d’exception légitimant une surveillance généralisée, nous vivons comme ces rats de laboratoire.
D’abord, ils nous ont appris la peur. Une peur collective et irrationnelle, nous faisant voir des ennemis dans chacun de nos voisins. Elle a engendré une hystérie digne des périodes les plus sombres de notre histoire. Des femmes et des hommes, parce qu’ils réclamaient la vérité au sujet de Cherny Zemly, ont été déshonorés, pourchassés, lynchés par les médias. Ils ont été abandonnés par le peuple quand ils ne luttaient que pour lui. Certains en sont morts.
Puis, par un fantastique tour d’illusionniste, le Nouvel Ordre nous a appris l’indifférence. Un calme inquiétant a succédé à la tempête. En quelques petits mois, les individus qui décident de notre avenir ont réussi à nous faire oublier que notre survie dépend de notre capacité à reconnaître les dangers qui nous menacent.
Pour pouvoir nous sauver, il nous faudrait, comme des rats de laboratoire, réapprendre à avoir peur. Mais il ne s’agit plus d’éprouver la peur imbécile de celui qui a peur de son ombre alors qu’il marche en pleine lumière.
Il est urgent de nous souvenir de toutes ces routes maudites que nous avons prises et qui ne menaient nulle part.
La peur qui nous a saisi, enfin, lorsque nous avons compris que notre guide était aussi notre bourreau, cette peur nous a sauvé. Elle nous a appris qu’il est parfois nécessaire de mordre la main de son maître.
Pierre Anvers ne doit pas être mort pour rien.
Zemly vérité ! Nous devons retrouver l’homme à l’oiseau noir.
« Et, au fait, quiconque, ayant conquis un État accoutumé à vivre libre, ne le détruit point, doit s’attendre à en être détruit. Dans un tel État, la rébellion est sans cesse excitée par le nom de la liberté et par le souvenir des anciennes institutions, que ne peuvent jamais effacer de sa mémoire ni la longueur du temps ni les bienfaits d’un nouveau maître. Quelque précaution que l’on prenne, quelque chose que l’on fasse, si l’on ne dissout point l’État, si l’on n’en disperse les habitants, on les verra, à la première occasion, rappeler, invoquer leur liberté, leurs institutions perdues, et s’efforcer de les ressaisir. »
Nicolas Machiavel (1515) Le Prince
A ceux qui pensent que tout est pour le mieux tant que le pire est évité, nous disons : Souvenez-vous !
C’était un matin de défaite, et le grand corps malade de la cité n’en finissait pas de vaciller. Trente tyrans fondaient sur Athènes. C’était aisé, l’hydre vieillissante avait perdu le souvenir d’elle-même.
La proposition, faite au peuple à genoux, était de créer un nouveau régime. Puisque le système ne fonctionnait plus, puisque la guerre et l’économie réduisaient tous les lauriers en cendres, alors il fallait s’en remettre à la sagesse des ancêtres. Mais qu’avaient-on hérité, de ces ancêtres mythiques ? Tout. La valeur et le courage. Le respect de l’ordre. Une certaine idée de la liberté…
C’était donc pour le salut public, qu’il fallait remettre le pouvoir entre les mains de quelques uns.
Propagande. Les Trente investissaient la mémoire collective et en nourrissaient leur puissance.
Tous les bons citoyens présents dans l’assemblée, comprenant la manœuvre et sentant leur impuissance, ou bien restèrent en gardant une attitude passive, ou bien se retirèrent. Ils pouvaient du moins se rendre cette justice qu’ils n’avaient rien voté de néfaste pour la cité. Un petit nombre de citoyens lâches, malintentionnés, adoptèrent à main levée les mesures qu’on leur dictait.
Trier. Épurer. Traquer les mauvaises idées et les mines suspectes. Réduire le nombre de citoyens, ne garder que les meilleurs, ceux qui le méritent vraiment.
Exiler effacer exécuter.
Renier.
Créer les lois pour mieux désigner les hors la loi.Flatter avec le bout de la cravache. Jeux. Concevoir le vivre ensemble comme une gigantesque entreprise de surveillance collective.
Que disait-on, alors ? Ils voient vos malheurs d’un si bon œil que, tantôt, ils les savent avant tout le monde, tantôt ils en inventent.
« Ces actes faisaient plaisir aux citoyens qui croyaient que les Trente agissaient pour le bien de la cité. »
Aristote
C’était il y a 2400 ans. La démocratie athénienne mourrait; les hommes au pouvoir étaient devenus une force d’occupation. Puis, un jour, un général en exil revint pour tout renverser.
Et ensuite ? Socrate bu la cigüe et tous en moururent.
Zweckpropaganda. Le messager athénien s’en est allé.
Ma première explication était un halo parhélique, par temps nuageux. Il s’agirait en fait d’un hole punch cloud, un bête trou dans un nuage. Ce genre de nuage apparait quand des gouttes d’eau sont en suspension dans le ciel et ne trouvent pas de grains de poussière pour former un noyau de glace. Lorsque la congélation se produit, la fine couche de glace tombe sur Terre, laissant une magnifique porte spatio-temporelle.
Le nuage de Moscou serait donc un phénomène météorologique très rare mais explicable. Moi, avec mon côté fouineur, je me suis quand même posé des questions sur la vidéo. Des millions de gens voient un événement mystérieux, et il n’y en a qu’un seul pour le photographier? ça aussi, c’est rare.
Alors j’ai cherché des sources un peu plus crédibles que les centaines de sites conspirationnistes qui se refilent la vidéo comme un morpion transgénique.
Il était une fois une vidéo
Tout a commencé par une vidéo filmée avec un téléphone portable à l’ouest de Moscou, sur le périphérique, et envoyée sur le site de mreporter.ru, une sorte de youtube russe pour les reporters amateurs.
La vidéo a été postée sur mreporter le 07 octobre à 13H44 et elle aurait été filmée à midi. Gardez l’info en tête, elle a son importance.
Sur mreporter, les commentaires en russe (merci google trad) confirment que le ciel était étrange ce jour-là :
1. un premier témoin explique qu’il a appelé la station météo et qu’on lui a répondu qu’une tornade s’était dirigée vers Moscou et avait ensuite disparu. Un hélicoptère aurait été envoyé pour analyser le nuage.
2. Un autre internaute confirme qu’il a vu l’hélicoptère mais que ce n’est pas du tout la saison des tornades.
3. Un troisième témoin a observé que l’hélico a fait un cercle rapide près du nuage et est reparti.
Un hélicoptère envoyé pour surveiller un nuage? Très Independance day, ça.
La vidéo circule alors rapidement sur le net et personne n’a d’explication sur le nuage. Heureusement que le gouvernement russe veille au grain.
Les médias entrent en scène
Le soir même, à 19h00, le site internet de Vesti, la chaîne d’infos de l’État, publie un article rassurant. Vesti cite curieusement le commentaire de l’internaute à qui la station météo a parlé d’une tornade fantôme.
ovni? Oiseau? Hélico?
Problème: cet article est paru une demi-heure après que l’internaute en question a parlé de la tornade. Pourquoi le journaliste n’a-t-il pas demandé confirmation auprès de la station météo? A moins que le commentaire de l’internaute soit arrivé comme un cheveu sur la soupe et qu’il a bien fallu en faire quelque chose.
Pendant ce temps, des internautes aux yeux de lynx ont repéré un point noir bizarre volant autour du halo. Ovni, oiseau, hélico? Vesti laisse ça de côté et ne mentionne même pas l’hélico envoyé en repérage. Ha mais c’est vrai, quand le journaliste a écrit son article, l’histoire de l’hélico n’avait pas encore été postée sur mreporter.
La chaîne présidentielle diffuse le soir-même la vidéo avec une explication rationnelle. Sur le net, des rumeurs parlent du projet HAARP ou d’une expérience secrète, comme au bon vieux temps soviétique.
Le lendemain 8 octobre à 14h et des poussières, le site de Vesti rajoute donc une couche, avec les commentaires d’un spécialiste du Service d’hydrométéorologie national: on parle d’un simple effet d’optique et d’un trou créé par la rencontre de plusieurs fronts et d’un courant venant de l’Arctique.
Ok, mais… Où est passée cette fichue tornade?
Pouf, on n’en parle plus! Et un problème d’éliminé, un!
Par contre le spécialiste justifie l’illusion d’optique en expliquant que si on regarde bien la vidéo, on peut voir les rayons du soleil couchant… Vous vous souvenez de l’heure à laquelle le nuage a été filmé? Midi. Moi, j’appelle ça une méga boulette.
En ensuite? La machine à fabriquer des infos se met en mode rouleur compresseur. Des sites internet et des télés russes répètent en boucle les explications de la chaîne du gouvernement et les médias anglais prennent le relais au niveau mondial. Sauf que sur youtube, on frôle l’hystérie collective.
Et pendant tout ce temps, personne ne demande aux moscovites ce qu’ils ont vu.
J+2: tout va très bien, madame la marquise
9 octobre. 15HSoit deux jours après le halo mystérieux. Vesti rabâche encore « ce n’est qu’un nuage, dormez bonnes gens », à la fois sur sa radio (quand on vous dit que la voix du peuple, c’est eux) et sur le site internet. Cette fois, pas de petit météorologue qui ne sait même pas quand le soleil se couche. Vesti a enrôler une éminente spécialiste du centre d’observation du temps (FOBOS) pour expliquer comment s’est formé le trou dans le nuage. Trois jours pour expliquer le phénomène, ce sont des rapides. Re-speech sur l’absence de lien entre halo circulaire et pollution. Et petite phrase qui a dû sonner désagréablement dans l’oreille de beaucoup de russes: pour l’instant, on ne sait pas si cela peut avoir des effets négatifs sur la santé humaine.
La question qui vaut son pesant de roubles: COMMENTUNEFFET D’OPTIQUEDANSUNNUAGEPOURRAITAVOIRDESEFFETSNEGATIFSSURLASANTE?
Oups, voilà que moi aussi je suis pris de conspirationniste aigue, j’écris tout en majuscules et bientôt ça sera en gras et en rouge.
Et où sont les témoignages des habitants?
Circulez, y a rien à voir
Alors le soir-même Vesti revient lourdement sur le sujet, sur le ton de « la météorologie de Moscou ne cessera jamais de nous étonner, ha ha ha.«
Et là on insiste sur le fait que le halo n’a duré que 15 petites minutes. Et puis d’ailleurs ce n’est pas un nuage, mais un écart entre des nuages. Et coincé entre deux tranches de bulletin météo, une petite info: certains habitants de la ville (internautes?) ont crû à une invasion extraterrestre. C’est vrai aussi que depuis quelques mois, de plus en plus de russes et d’habitants de pays de l’est parlent de lumières étranges dans le ciel, de nuages bizarres et d’objets volants. Il va bien falloir en parler, à un moment ou un autre, non?
Monsieur météo pense alors faire diversion pour évacuer la thèse ovni et commet sa deuxième grosse boulette: au début, il a pensé à une dispersion mécanique des nuages où on aurait un peu trop forcé sur la dose de produits chimiques (on ensemence les nuages avec des produits chimiques ou du sel pour que le pluie tombe).
Là, on comprend mieux le message diffusé un peu plus tôt qui expliquait que le nuage n’était pas dangereux. Et on se demande sérieusement si ce n’est pas ça, le fond de l’histoire. Parce que franchement, les scientifiques ont surtout l’air d’avoir été pris de court par un événement inattendu et de ne pas avoir beaucoup d’infos sur ce qui s’est vraiment passé. D’où, sans doute, le fait que plus personne ne reparle de cette embarrassante tornade fantôme.
Enfin une autre image du mystérieux nuage!
Le 29 octobre, soit 22 jours après l’apparition du nuage troué, une nouvelle image débarque mystérieusement sur mreporter. Tiens, c’est marrant, on dirait que le soleil se couche. Et puis tiens, il est vachement moins impressionnant ce nuage. Là, on peut se dire qu’était vraiment un effet d’optique. Ouf, on a eu peur.
Vous croyez vraiment tout ce qu’on vous dit? Le diable se cache dans les détails.
Enième boulette du gouvernement russe : la photographie a été prise le 7 octobre, à 13h (heure de moscou), soit une heure après la vidéo du nuage. Vous voyez ce beau cercle? Il nous dit gentiment que le trou dans le nuage a duré plus d’une heure, alors que les scientifiques affirmaient que toute l’affaire n’avait duré que 15 minutes. Et si le nuage est apparu à l’heure du déjeuner, pourquoi le ciel est-il rose comme en fin de journée?
Un mois plus tard, il reste toujours des points d’interrogation
Moscou est la ville la plus peuplée d’Europe (10,22 millions d’habitants) et le nuage était visible au moment où les gens sortent du bureau pour déjeuner. Cette simple réalité m’amène à me poser plusieurs questions:
1. Pourquoi aucune autre image ou vidéo de ce nuage n’a été publiée?
2.Pourquoi aucun média n’a enquêté sur cette mystérieuse tornade fantôme qui a précédé l’apparition du nuage?
3. Est-ce qu’il existe d’autres témoignages? Et si oui, où sont-ils passés?
Sérieusement, à l’heure ou les gens photographient tout et n’importe quoi pour ensuite le balancer sur des sites type youtube, j’ai vraiment du mal à croire au trou dans un nuage que pratiquement personne n’aurait vu. Et un ciel d’apocalypse visible pendant près d’une heure, au-dessus de la capitale, sans qu’aucune chaîne de télé locale ou étrangère ne pense à immortaliser l’instant, ça me semble tout aussi peu crédible. Mais s’il ne s’agit pas d’un canular, cela veut dire que quelque chose s’est produit au-dessus de Moscou et que la Russie est suffisamment puissante et bien organisée pour que rien ne filtre. Et là, je ne sais pas pourquoi, je ne me sens pas du tout rassuré par cette possibilité.
Un message subliminal est un stimulus incorporé dans un objet, conçu pour être perçu à un niveau au-dessous du niveau de conscience.
Des chercheurs du University College de Londres ont récemment découvert que des personnes réagissent inconsciemment à des flashs d’images et de mots, surtout si leur contenu est négatif. Ces flashs changent leur pensée et peuvent altérer l’humeur.
« Nous avons montré que les gens peuvent percevoir la valeur émotionnelle de messages subliminaux et avons démontré de façon concluante que les gens sont beaucoup plus réceptifs aux mots négatifs », a dit le professeur Nilli Lavie, qui mena la recherche.
Le professeur Lavie croit que la capacité à relever de façon subconsciente des signaux flottants pourrait s’être développée comme une façon de déceler les menaces dans notre environnement : « Nous ne pouvons pas attendre que notre conscience nous pousse si nous voyons quelqu’un courir vers nous avec un couteau », dit-elle.
Deux mois que l’œil de verre du président Simons regarde la France de travers. Deux mois de soupçons et d’anathèmes, de chasses à l’homme et de confessions ad nauseam.
Où est-elle, cette insurrection dont tout le monde parle mais que personne ne voit ? Que contient-elle vraiment, cette révolte offerte comme un vulgaire baril de lessive, avec son bonus en plastique et son parfum cheap ?
Dans les rues de Paris, rien ne résonne si ce n’est l’habituel vacarme des légions casquées. C’est une paix métallique que l’on nous a vendu. Et nous nous réveillons, secrètement. Floués. Le corps rompu. Dans de sales draps.
Ce matin, les journaux télévisés se sont rassasiés des incidents qui auraient eu lieu à Paris, à la fin des célébrations du vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin.
Entre autres réjouissances musicales, la soirée fut ponctuée de « Zemly vérité! » et « Vaillon démission » qui saluèrent l’apparition puis l’escamotage du premier ministre.
Les enfants sauvages riaient. L’œil de Simons était sur eux.
D’après TN1, hier à minuit, des jeunes encagoulés, vêtus de noir, munis de briques et de marteaux, des anarchistes en somme, auraient remonté les Champs-Élysées. Admirez comme tout cela est précis.
Hier, à minuit. Que signifiait l’Arc de Triomphe ?
«Trois cents arrestations. »
J’étais là.
Place de la Concorde. Mes habits noirs ne sont pas ceux des anarchistes. Je suis anonyme entre les anonymes. Nous chantons. Nous sommes légions. Nous sommes en marche.
Voix publiques. Zemly vérité ! L’œil de Simons est sur nous.
Refus de circuler ? Désordre. Des ordres.
L’œil de Simons est sur moi.
Fumées. A terre. Tes mains. Debout. Entre. Assis. Sors. Entre. Assis. Papiers. Ta bouche. ADN. Ta bouche. Dehors.
Aujourd’hui.
Malgré nos yeux cernés et nos vies empoignées, nous savons que Cherny Zemly, l’homme à l’oiseau noir et tous ces ennemis inconnus n’ont aucune importance. Concorde, Triomphe ou champ de bataille, ne voyez qu’un énième simulacre d’évènement. Des images prétextes dont l’obscénité n’existe que pour précéder, et donc justifier, une nouvelle loi de méfiance. Leurs lois. Nos vies.
L’insurrection est –elle un jeu ? Alors jouons ensemble.
Action. Agiter le chiffon rouge du chaos.
Réaction. La peur paralyse ceux qui croient avoir tout à perdre.
Écran noir. Dormez.
Action. Déployer la puissance de l’Ordre dans un spectacle permanent.
Réaction. La foule hypnotisée rêve d’avoir encore quelque chose à perdre.
Écran noir. Dormez.
Action. Ignorer que ceux qui n’ont plus rien à perdre se moquent des triomphes et des murs.
Réaction. Ne pas voir que l’insurrection est déjà là.
« La police invite toute la population du secteur d’Elm Terrace à procéder comme suit : Que dans chaque rue chaque habitant de chaque maison ouvre sa porte côté rue ou côté jardin ou regarde à ses fenêtres. Le fugitif ne peut s’échapper si chacun regarde dehors dans la minute qui suit. Prêts ! «
Ray Bradbury, Fahrenheit 451, 1953
Aujourd’hui, la France est le premier pays à avoir montré les dérives d’un système pseudo ludique combinant vidéo surveillance et présomption de culpabilité.
Ce matin, l’un des complices présumés de L.M de Chernie a presque été arrêté grâce à des vidéos de surveillance piratées. Cette improbable traque, qui tient le pays en haleine depuis trois semaines, est à la fois illégale et immorale. Elle se déroule pourtant avec l’accord tacite des autorités, comme dans la pire des dystopies.
Selon un récent rapport du gouvernement américain, les victimes de la grippe pourraient embouteiller le réseau internet, en multipliant les connexions « gourmandes » comme le téléchargement de vidéos ou les jeux en ligne. Il serait alors impossible de communiquer ou d’effectuer des transactions vitales pour la sécurité publique et l’économie.
Le département de la Sécurité Intérieure, chargé des télécommunications en cas d’urgence nationale, ne dispose cependant d’aucune stratégie pour faire face à une explosion des connexions à internet. L’état d’urgence ayant été déclaré le 24 octobre dernier, la saturation du réseau devrait donc être atteinte avant la mi-novembre.
Pour l’heure, les États-Unis restent les seuls à envisager sérieusement cette conséquence de l’épidémie de grippe.
Puissance. L’individu capté par la foule est un héros ordinaire pour qui l’impossible n’existe pas.
Celui-ci, qui se croyait faible, se découvre invincible par la seule force du nombre. On le disait invisible et le voilà, partout, ivre de sa propre voix. Il n’est plus perdu. Il sait.
Je sais que tu sais que je sais qu’ils savent que nous savons… Puisqu’on nous le dit.
Contagion. Comme le prouvent les rumeurs toujours croissantes, les esprits s’allument sur la place.
Que scande-t-on, les soirs de grands bals ? Je suis le maître du jeu.
L’ennemi est désigné.
Crédulité. Parmi nous, entre nous, contre nous… Il se chuchote comme un cri de ralliement.
Ils ne savent pas à qui ils ont affaire ! C’est la hache de Damoclès qui plane sur leurs têtes.
Et chacun cède joyeusement à ses instincts refoulés.
Ce n’est déjà plus de la haine, c’est de l’horreur ; on ne menace plus, on écume.
Mais qui sont ces féroces soldats qui sifflent sous nos fenêtres ? Chantonne le père Ubu.
Des automates.
La poitrine grande ouverte, ils laissent toucher le mécanisme de leur volonté et la poussière de leurs vertus.
On en rit encore, à la Lanterne.
Et pourtant… La peste est notre affaire à tous.
La création des légendes qui circulent si aisément parmi les foules n’est pas seulement le résultat d’une crédulité complète, mais encore des déformations prodigieuses que subissent les événements dans l’imagination d’individus assemblés. L’événement le plus simple vu par la foule est bientôt un événement défiguré. Elle pense par images, et l’image évoquée en évoque elle même une série d’autres sans aucun lien logique avec la première, Nous concevons aisément cet état en songeant aux bizarres successions d’idées où nous conduit parfois l’évocation d’un fait quelconque. La raison montre l’incohérence de pareilles images, mais la foule ne la voit pas ; et ce que son imagination déformante ajoute à l’événement, elle le confondra avec lui. Incapable de séparer le subjectif de l’objectif, elle admet comme réelles les images évoquées dans son esprit, et ne possédant le plus souvent qu’une parenté lointaine avec le fait observé.
Du moment qu’ils sont en foule, l’ignorant et le savant deviennent également incapables d’observation.
Gustave Le Bon, « Psychologie des foules », (1895).
Comprendre la foule, c’est comprendre comment la manipuler. Il s’agit de capturer l’âme collective.
Nous avons dit qu’un des caractères généraux des foules est une suggestibilité excessive, et montré combien, parmi toute agglomération humaine, une suggestion est contagieuse ; ce qui explique l’orientation rapide des sentiments vers un sens déterminé.
La propagande désigne un ensemble d’actions psychologiques effectuées par une institution ou une organisation pour endoctriner une population et la faire agir d’une certaine manière. Les techniques de propagande modernes reposent sur les recherches conduites dans le domaine de la psychologie, de la psychologie sociale et dans celui de la communication. De manière schématique, elles se concentrent sur la manipulation des émotions, au détriment des facultés de raisonnement et de jugement.
L’apparition des médias de masse, les guerres mondiales et la promotion de l’individu dans les systèmes politiques, ont déterminé les techniques de propagande utilisées actuellement. De manière plus diffuse mais non moins impérieuse, la propagande peut aussi chercher à faire adhérer l’individu et les masses à un ensemble d’idées et de valeurs, à les mobiliser, bref à les intégrer dans une société donnée.
C’est ainsi qu’en temps de guerre ou de période insurrectionnelle peut être mis en place un système d’embrigadement sous forme de « propagande d’agitation », qui cherche avant tout à provoquer l’action. La plupart des techniques de propagande reposent sur une bonne utilisation de l’émotivité de l’auditoire.
La peur : un public qui a peur est en situation de réceptivité passive, et admet plus facilement l’idée qu’on veut lui inculquer.
Appel à l’autorité : citer des personnages importants pour soutenir une idée, un argument, ou une ligne de conduite.
Témoignage : les témoignages sont des mentions, dans ou hors du contexte, pour soutenir ou rejeter une politique, une action, un programme, ou une personnalité donnée. La réputation de l’individu mis en avant est aussi exploitée. Les témoignages marquent du sceau de la respectabilité le message de propagande.
Effet moutonnier : cet appel tente de persuader l’auditoire d’adopter une idée en insinuant qu’un mouvement de masse irrésistible est déjà engagé ailleurs pour cette idée.
Redéfinition, révisionnisme : consiste à redéfinir des mots ou à falsifier l’histoire de façon partisane.
Obtenir la désapprobation : cette technique consiste à suggérer qu’une idée ou une action est adoptée par un groupe adverse, pour que l’auditoire désapprouve cette idée ou cette action sans vraiment l’étudier.
Généralités éblouissantes et mots vertueux : les généralités peuvent provoquer une émotion intense dans l’auditoire. Par exemple, faire appel à l’amour de la patrie, à la liberté, à la justice, à l’honneur, etc., permet de tuer l’esprit critique de l’auditoire. Même si ces mots et ces expressions sont des concepts dont les définitions varient selon les individus, leur connotation est toujours favorable. De sorte que, par association, les concepts et les programmes du propagandiste seront perçus comme tout aussi grandioses, bons, souhaitables et vertueux.
Imprécision intentionnelle : il s’agit de rapporter des faits en les déformant ou de citer des statistiques sans en indiquer les sources. L’intention est de donner au discours un contenu d’apparence scientifique, sans permettre d’analyser sa validité ou son applicabilité.
Transfert : cette technique sert à projeter les qualités positives ou négatives d’une personne, d’une entité, d’un objet ou d’une valeur sur un tiers, afin de rendre cette seconde entité plus (ou moins) acceptable. Cette technique est utilisée, par exemple, pour transférer le blâme d’un camp à l’autre, lors d’un conflit.
Simplification exagérée : ce sont des généralités employées pour fournir des réponses simples à des problèmes sociaux, politiques, économiques, ou militaires complexes.
Quidam : pour gagner la confiance de son auditoire, le propagandiste emploie le niveau de langage et les manières (vêtements, gestes) d’une personne ordinaire. Par projection, l’auditoire est aussitôt plus enclin à accepter les positions du propagandiste, puisque celui-ci lui ressemble.
Stéréotyper ou étiqueter : cette technique utilise les préjugés et les stéréotypes de l’auditoire pour le pousser à rejeter l’objet de la campagne de propagande.
Bouc émissaire : en jetant l’anathème sur un individu ou un groupe d’individus, accusés à tort d’être responsables d’un problème réel (ou supposé), le propagandiste peut éviter de parler des vrais responsables, et n’a pas à approfondir le problème lui-même.
Slogans : un slogan est une brève expression, facile à mémoriser et donc à reconnaître, qui permet de laisser une trace dans tous les esprits.
Glissement sémantique : technique consistant à remplacer une expression par une autre afin de la vider de son contenu émotionnel et de son sens. Le glissement sémantique peut à l’inverse renforcer la force expressive pour mieux émouvoir l’auditoire. Exemples : « dommages collatéraux » à la place de « victimes civiles », « pédagogie préventive » à la place de « répression policière », « intervention humanitaire préventive » à la place d’« intervention militaire ».
Au vu de tout cela, peut-on parler de propagande en France ?
Que se passe-t-il au pays de Big Brother ? Des caméras, encore des caméras, toujours des caméras. Globalement inoffensives, dit-on. Et pourtant…
Présenté comme un jeu, le site britannique Internet Eyes promet de brouiller un peu plus la frontière entre la surveillance à outrance et le voyeurisme gratuit. Son slogan ? Attrapez un criminel en ligne !
Dépoussiérant le vieux concept du gendarme et des voleurs, Internet Eyes proposera bientôt aux internautes de jouer aux justiciers masqués sans quitter leurs canapés. Il leur suffira de scruter sur leur ordinateur les flux vidéos de centaines de caméras de sécurité, et de cliquer au bon moment. Les joueurs vigilants recevront une petite récompense pour chaque délit repéré tandis que le plus zélé d’entre eux remportera la cagnotte à la fin de chaque mois.
Transformer le citoyen lambda en auxiliaire de police n’est pas une idée neuve.
Partout, la dénonciation est présentée comme un devoir civique et le silence comme une preuve de complicité. Gardons les yeux ouverts, la sécurité est l’affaire de tous, la dénonciation est un devoir républicain… Utilisé à outrance, l’appel à la vigilance révèle la mise en place d’un système parapolicier où chacun peut s’offrir, à moindre frais, un certain pouvoir de nuisance.
En France, le glissement vers la délation est subtil mais réel. Cela va du courrier envoyé à la caisse d’allocations familiales aux patrouilles nocturnes entre voisins, où l’on traque les flagrants délits comme certains vont à la chasse.
Dans la rubrique des faits-divers, la satisfaction morbide de ceux qui n’ont fait que leur devoir se mêle à l’humilité feinte de ceux qui n’ont écouté que leur courage. Nous sommes tous des héros qui s’ignorent…
En élevant la délation au rang de divertissement, Internet Eyes cristallise l’instant tragique où le Panem et circenses remplace toute notion de véritable devoir civique.
Les somnambules, eux aussi, marchent les yeux ouverts.
Edward Bernays a été l’un des premiers à développer des méthodes utilisant le subconscient des foules pour les manipuler. Inventeur des relations publiques dès la première Guerre mondiale, il écrivait en 1928 dans son livre Propaganda :
» La manipulation consciente et intelligente des habitudes et des opinions organisées des masses est un élément important dans une société démocratique. Ce mécanisme invisible de la société constitue un gouvernement invisible qui est le véritable pouvoir dirigeant de notre pays. »
Créer l’illusion d’un danger imminent, feindre le désordre pour imposer une certaine idée de l’Ordre, offrir du pain pour calmer les ventres que l’on a affamé… Le but est de placer la cible dans une situation de dépendance matérielle et psychologique.
Nous entendons le tic-tac d’une horloge et, en un instant, nous dansons tous en rond. On invoquent les dieux, les héros et les traîtres. Blanc bonnet et bonnet blanc. Mais ces figures de cire n’ont pas été conçues pour qu’on les regarde gratis. Que nous vend-on vraiment ?