Cette insurrection qui ne vient pas
Deux mois.
Deux mois que l’œil de verre du président Simons regarde la France de travers. Deux mois de soupçons et d’anathèmes, de chasses à l’homme et de confessions ad nauseam.
Où est-elle, cette insurrection dont tout le monde parle mais que personne ne voit ? Que contient-elle vraiment, cette révolte offerte comme un vulgaire baril de lessive, avec son bonus en plastique et son parfum cheap ?
Dans les rues de Paris, rien ne résonne si ce n’est l’habituel vacarme des légions casquées. C’est une paix métallique que l’on nous a vendu. Et nous nous réveillons, secrètement. Floués. Le corps rompu. Dans de sales draps.
Ce matin, les journaux télévisés se sont rassasiés des incidents qui auraient eu lieu à Paris, à la fin des célébrations du vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin.
Entre autres réjouissances musicales, la soirée fut ponctuée de « Zemly vérité! » et « Vaillon démission » qui saluèrent l’apparition puis l’escamotage du premier ministre.
Les enfants sauvages riaient. L’œil de Simons était sur eux.
D’après TN1, hier à minuit, des jeunes encagoulés, vêtus de noir, munis de briques et de marteaux, des anarchistes en somme, auraient remonté les Champs-Élysées. Admirez comme tout cela est précis.
Hier, à minuit. Que signifiait l’Arc de Triomphe ?
« Trois cents arrestations. »
J’étais là.
Place de la Concorde. Mes habits noirs ne sont pas ceux des anarchistes. Je suis anonyme entre les anonymes. Nous chantons. Nous sommes légions. Nous sommes en marche.
Voix publiques. Zemly vérité ! L’œil de Simons est sur nous.
Refus de circuler ? Désordre. Des ordres.
L’œil de Simons est sur moi.
Fumées. A terre. Tes mains. Debout. Entre. Assis. Sors. Entre. Assis. Papiers. Ta bouche. ADN. Ta bouche. Dehors.
Quelles briques ? Quels marteaux ? Quels fumiers.
Aujourd’hui.
Malgré nos yeux cernés et nos vies empoignées, nous savons que Cherny Zemly, l’homme à l’oiseau noir et tous ces ennemis inconnus n’ont aucune importance. Concorde, Triomphe ou champ de bataille, ne voyez qu’un énième simulacre d’évènement. Des images prétextes dont l’obscénité n’existe que pour précéder, et donc justifier, une nouvelle loi de méfiance. Leurs lois. Nos vies.
L’insurrection est –elle un jeu ? Alors jouons ensemble.

Action. Agiter le chiffon rouge du chaos.
Réaction. La peur paralyse ceux qui croient avoir tout à perdre.
Écran noir. Dormez.
Action. Déployer la puissance de l’Ordre dans un spectacle permanent.
Réaction. La foule hypnotisée rêve d’avoir encore quelque chose à perdre.
Écran noir. Dormez.
Action. Ignorer que ceux qui n’ont plus rien à perdre se moquent des triomphes et des murs.
Réaction. Ne pas voir que l’insurrection est déjà là.
Écran noir. Zemly vérité.
