Puissance. L’individu capté par la foule est un héros ordinaire pour qui l’impossible n’existe pas.
Celui-ci, qui se croyait faible, se découvre invincible par la seule force du nombre. On le disait invisible et le voilà, partout, ivre de sa propre voix. Il n’est plus perdu. Il sait.
Je sais que tu sais que je sais qu’ils savent que nous savons… Puisqu’on nous le dit.
Contagion. Comme le prouvent les rumeurs toujours croissantes, les esprits s’allument sur la place.
Que scande-t-on, les soirs de grands bals ? Je suis le maître du jeu.
L’ennemi est désigné.

Crédulité. Parmi nous, entre nous, contre nous… Il se chuchote comme un cri de ralliement.
Ils ne savent pas à qui ils ont affaire !
C’est la hache de Damoclès qui plane sur leurs têtes.
Et chacun cède joyeusement à ses instincts refoulés.
Ce n’est déjà plus de la haine, c’est de l’horreur ; on ne menace plus, on écume.
Mais qui sont ces féroces soldats qui sifflent sous nos fenêtres ? Chantonne le père Ubu.
Des automates.
La poitrine grande ouverte, ils laissent toucher le mécanisme de leur volonté et la poussière de leurs vertus.
On en rit encore, à la Lanterne.
Et pourtant… La peste est notre affaire à tous.
La création des légendes qui circulent si aisément parmi les foules n’est pas seulement le résultat d’une crédulité complète, mais encore des déformations prodigieuses que subissent les événements dans l’imagination d’individus assemblés. L’événement le plus simple vu par la foule est bientôt un événement défiguré. Elle pense par images, et l’image évoquée en évoque elle même une série d’autres sans aucun lien logique avec la première, Nous concevons aisément cet état en songeant aux bizarres successions d’idées où nous conduit parfois l’évocation d’un fait quelconque. La raison montre l’incohérence de pareilles images, mais la foule ne la voit pas ; et ce que son imagination déformante ajoute à l’événement, elle le confondra avec lui. Incapable de séparer le subjectif de l’objectif, elle admet comme réelles les images évoquées dans son esprit, et ne possédant le plus souvent qu’une parenté lointaine avec le fait observé.
Du moment qu’ils sont en foule, l’ignorant et le savant deviennent également incapables d’observation.
Gustave Le Bon, « Psychologie des foules », (1895).