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Mystère: Phineas Gage a survécu 11 ans après avoir eu le cerveau traversé par une barre de fer

Manu le Cyborg
24 octobre 2009

Avez-vous entendu parler de Phineas Gage, l’homme qui sur­vécu 11 ans après avoir eu le cer­veau tra­versé par une barre de fer? Vous voulez savoir com­ment il a vécu, com­ment il est mort? Alors appro­chez mes­dames et mes­sieurs, entrer dans le grand cirque des miracles!

phineas_gage_daguerreotype de jack et Beverly wilgus

Phineas Gage, tenant la barre de fer qui lui trans­perça le cerveau

Voici la seule photo connue de Phineas Gage, un amé­ri­cain qui sur­vécu onze ans après qu’une barre de fer lui tra­versa le cer­veau. Ce daguer­réo­type fut retrouvé par hasard dans la col­lec­tion d’un couple d’américains, Jack et Beverly Wilgus. Ils ont consacré un site très com­plet à son his­toire, en anglais.

Phineas Gage (18231860) était un jeune contre­maitre vivant dans la Nouvelle-Angleterre, au Nord-ouest des États-Unis.

Le 13 sep­tembre 1848, vers 16h30 de l’après-midi, il diri­geait un chan­tier de chemin de fer pas­sant près du vil­lage de Cavendish, Vermont. Il s’agissait de faire exploser des roches avec de la dyna­mite, une tâche dan­ge­reuse mais que Gage avait déjà effec­tuée à plu­sieurs reprises dans le passé. Les ouvriers se trou­vaient der­rière lui en train de déblayer un trou et de charger des rochers dans une carriole.

Après avoir labo­rieu­se­ment percé un trou dans un rocher,  Gage devait com­bler celui-ci avec de la poudre explo­sive, un déto­na­teur et du sable, puis tasser la charge explo­sive avec un lourd bâton de fer. Mais son atten­tion fut attirée par ce que fai­saient ses ouvriers, il regarda par dessus son épaule droite et laissa machi­na­le­ment son bâton de fer retomber sur l’explosif. Il n’avait pas encore ajouté la couche de sable qui permet d’éviter les explo­sions inat­ten­dues. Le fer causa une étin­celle, la poudre explosa, et l’instrument qu’il avait dans les mains lui tra­versa la tête.

Le lourd bâton de fer mesu­rait plus de trois cen­ti­mètres de dia­mètre et de 2m30 de longueur!

Le fer tra­versa la partie gauche de son visage, fra­cas­sant sa mâchoire, pas­sant par la pom­mette et l’orbite de l’œil gauche, détrui­sant le lobe tem­poral gauche avant de res­sortir par le dessus de sa tête. Ce fut la plus mons­trueuse des lobo­to­mies! Projeté au sol, Gage fut pris de convul­sions puis rede­vint… Normal.

Outre la bles­sure à la tête, il avait le visage, les mains et les bras pro­fon­dé­ment brûlés par l’explosion.

Que cet homme ait sur­vécu est plus qu’un miracle, c’est une énigme.

reproduction du cerveau transpercé de phineas gage

repro­duc­tion du cer­veau trans­percé de phi­neas gage

Mis à part la perte de la vision de l’œil gauche avec une pau­pière tom­bante, et une énorme cica­trice au crâne, Gage ne sem­blait pas avoir de séquelles appa­rentes. Connu au XIXème siècle comme « l’homme au levier » (bien que la barre de fer res­semble plus à un javelot), Phineas Gage était devenu une curio­sité médi­cale. Ce qui lui sauva la vie fut sans doute le fait que la barre était pointue, et qu’au lieu d’écraser le cer­veau, elle le perça. Cette barre était faite d’un fer par­ti­cu­lier, cadeau d’un voisin for­geron de Gage.

La légende de Phineas Gage

D’après la légende, ce « javelot » de 6 kilos tra­versa son crâne comme une fusée avant d’atterrir 25 mètres plus loin, cou­vert de sang et de bouts de cer­velle. Le jeune homme se remit à parler nor­ma­le­ment quelques minutes après l’accident. Il marcha presque sans assis­tance jusqu’à la car­riole et resta assis, droit, pen­dant le trajet d’un peu plus d’un kilo­mètre jusqu’à la maison d’hôte où il logeait. Le doc­teur Edward H. Williams, le médecin du vil­lage, fut appelé. Il déclara:

« Je remar­quais la bles­sure au-dessus de sa tête avant même de l’éclairer, les pul­sa­tions du cer­veau étant très dis­tinctes. Monsieur Gage, durant tout le temps où je l’examinais, m’expliquait la façon dont il avait été blessé. Je ne le crû pas sur l’instant mais pensa qu’il s’était trompé. Monsieur Gage insis­tait en disant que la barre lui avait tra­versé la tête… Monsieur  Gage se leva et vomit; l’effort de vomir fit sortit  environ une demi cuillère à thé de cer­velle, qui tomba sur le sol. »

Voilà une scène toute droit sortie d’un film d’horreur, non?

Impuissant devant ce spec­tacle, le médecin fit venir un second doc­teur, John Harlow. Ce der­nier arriva une heure plus tard et, tenant Phineas Gage par le bras gauche, il l’aida à monter les esca­liers jusqu’à sa chambre. Gage lui montra sa joue en disant « le fer est entré par là et est res­sorti par ma tête. »

crane de phineas gage avec la barre de fer

crane de phi­neas gage avec la barre de fer

Les deux méde­cins ne savaient pas quoi faire.

Harlow expliqua que pour quelqu’un non habitué à la chi­rurgie mili­taire, c’était une vision véri­ta­ble­ment impres­sion­nante: « le patient sup­por­tait ses souf­frances avec la plus héroïque fer­meté. Il sem­blait être par­fai­te­ment conscient. Il me reconnu tout de suite et dit qu’il espé­rait ne pas être trop blessé. Il sem­blait par­fai­te­ment conscient mais était épuisé par l’hémorragie. Son pouls était à 60, et régu­lier. Son corps, et le lit sur lequel il était allongé, étaient lit­té­ra­le­ment cou­verts de sang. »

Le doc­teur Harlow publia un pre­mier rap­port sur le cas Gage à la fin de 1848 puis un second rap­port, en1868.

Cette his­toire était tel­le­ment incroyable que beau­coup de chi­rur­giens et de méde­cins de l’époque refu­saient jus­te­ment d’y croire jusqu’à ce qu’ils touchent eux-mêmes l’ouverture du crâne avec leurs doigts. Et même là, ils deman­daient au doc­teur William, qui avait exa­miné le patient en pre­mier, de jurer qu’il disait la vérité devant un prêtre et des avocats!

Les plus grands chi­rur­giens de l’époque voyait la survie de Phineas Gage comme une impos­si­bi­lité phy­sio­lo­gique. Encore plus sur­pre­nant, le jeune homme n’avait perdu ni ses facultés intel­lec­tuelles, ni ses sou­ve­nirs.
Mais ses amis disaient qu’il n’était plus Gage.

Phineas Gage, doc­teur Jekyll et mister Hyde

Après de longs mois de dif­fi­cile conva­les­cence,  Phineas Gage tenta de reprendre une vie normale.


moulage du visage de Gage, fait juste après sa mort.

mou­lage du visage de Gage, fait juste après sa mort.

L’accident de Gage et la perte d’une partie de son cer­veau firent de lui, dans l’imaginaire popu­laire, une sorte de doc­teur Jekyll et mister Hyde. Cette légende fut d’ailleurs ali­mentée par le doc­teur Harlow, qui expli­quait dans son rap­port de 1868 que la lobo­tomie acci­den­telle qu’avait subit Gage avait radi­ca­le­ment changé sa per­son­na­lité.  Selon lui, le jeune homme res­pon­sable, aimable et leader d’hommes, avait com­plè­te­ment dis­paru. Il était à pré­sent instable, irri­table, gros­sier, puéril. Il devint un mar­ginal et, cli­ni­que­ment, un psy­cho­pathe: il était inca­pable de faire la dif­fé­rence entre le bien et le mal, et n’avait plus d’émotions. D’après le doc­teur Harlow,  Gage était aussi une force de la nature avant son acci­dent. Fort, par­ti­cu­liè­re­ment actif et en bonne santé, 1m67 pour 68 kilos, pos­sé­dant une volonté de fer dans un corps de fer; son sys­tème mus­cu­laire était par­ti­cu­liè­re­ment déve­loppé, et depuis son enfance jusqu’au jour de l’accident, il n’avait pra­ti­que­ment jamais été malade.


Il faut replacer la des­crip­tion du nou­veau carac­tère de Gage dans le contexte de l’époque, où l’on se deman­dait si chaque partie du cer­veau avait une fonc­tion par­ti­cu­lière et si oui, laquelle. Le doc­teur Harlow fai­sait partie du camp des phré­no­logues, qui disaient que la per­son­na­lité peut être expli­quée par la forme du crâne et que chaque partie du cer­veau repré­sen­tait un trait de la per­son­na­lité. Il est prouvé aujourd’hui que c’est de la pseudo science. Harlow avait décrit  le jeune Gage comme pos­sé­dant un tem­pé­ra­ment « nerveux-bilieux » (qui s’énerve faci­le­ment, en gros). D’après les décou­vertes les plus récentes, Gage fut certes déso­rienté dans les mois qui sui­virent l’accident, mais cela peut s’expliquer non seule­ment par la perte de cette demi-cuillère de cer­velle, mais aussi par la perte d’un œil, le trau­ma­tisme psy­cho­lo­gique de l’explosion et d’avoir eu le crâne trans­percé par une barre de fer. Harlow explique aussi qu’il avait  des dif­fi­cultés pour s’exprimer, ne pre­nant pas en compte le fait qu’il avait eu la mâchoire fra­cassée.

Quoiqu’il en soit, inca­pable de reprendre son tra­vail sur le chan­tier du chemin de fer, Phineas Gage devint pen­dant un moment une attrac­tion du cirque Barnum, à New York.  Il essaya ensuite d’élever des che­vaux puis devint conduc­teur de dili­gence au Chili entre 1852 et 1857.  Il finit par retourner aux États-Unis pour vivre chez sa mère.  Les der­niers mois de sa vie furent très dif­fi­ciles. Il n’arrivait pas à garder un emploi stable et avait des crises d’épilepsie de plus en plus fré­quentes, jusqu’à la der­nière qui lui fut fatale. Il mourut en mai 1860, soit onze ans après l’accident.

En 1867, le doc­teur Harlow, qui rédi­geait un article sur Gage, demanda à sa famille d’exhumer son corps qui était enterrer à San Francisco, pour lui faire par­venir le crâne. Le crâne et le bâton de fer se trouvent aujourd’hui dans le musée ana­to­mique Warren de l’école de méde­cine d’Harvard.

Qu’est-ce que la lobotomie?


docteur Jekyll?

doc­teur Jekyll?

ou mister Hyde?

ou mister Hyde?


La lobo­tomie est un pro­cédé chi­rur­gical qui a pour objectif la des­truc­tion des connexions ner­veuses du lobe frontal pour traiter dif­fé­rents désordres men­taux. Il s’agit d’un pro­cédé par­ti­cu­liè­re­ment brutal et pri­mitif, connu depuis l’antiquité et la défi­ni­tion de ces désordres men­taux évoluent avec le temps. Il eu par exemple une des­crip­tion cli­nique de l’hystérie de la femme deman­dant le droit de vote.

En 1949, exac­te­ment cent ans après l’accident de Phineas Gage,  les neu­ro­logues por­tu­gais Egas Moniz et Almeida Lima de l’Université de Lisbonne reçurent le prix Nobel de méde­cine pour avoir for­ma­lisé la lobo­tomie moderne. En 1935, ils avaient pra­tiqué la pre­mière ten­ta­tive neu­ro­chi­rur­gi­cale pour atta­quer les lobes fron­taux comme un trai­te­ment psy­chia­trique. Ils affi­chaient alors 6 % de décès suite à l’opération.

Entre 1933 et 1944, cer­tains méde­cins alle­mands nazis s’essaient à la lobo­tomie, sou­vent sans anes­thésie ni anti­sep­tique, sur les pri­son­niers des camps de concentration.

Walter freeman faisant une lobotomie en public

Walter freeman fai­sant une lobo­tomie en public

La lobo­tomie connait son essor après la seconde guerre mon­diale, notam­ment avec l’invention amé­ri­caine de Walter Freeman : le pic à glace. Bien qu’il ne soit pas chi­rur­gien, ce der­nier pra­tiqua la lobo­tomie dès 1936. Plus de 100 000 patients furent lobo­to­misés dans le monde entre 1945 et 1954 dont la moitié aux États-Unis. Il s’agissait sur­tout de femmes et d’enfants. Freeman par­court les États-Unis dans les années 1950 dans un autocar équipé pour pra­ti­quer des lobo­to­mies « en série », enfon­çant ce pic à glace dans le lobe orbi­taire des patients après avoir sou­levé la pau­pière (lobo­tomie trans-orbitale), moyen­nant par­fois une anes­thésie locale. Cette pra­tique reçut alors un grand succès (grand mou­ve­ment de « l’hygiène men­tale ») et on estime que Freeman lui seul lobo­to­misa quelque 2 500 patients.

La lobo­tomie a des séquelles phy­siques lourdes, comme la para­lysie, et est aujourd’hui consi­dérée comme une pra­tique bar­bare. Elle est inter­dite dans plu­sieurs pays. En France, on estime que 32 lobo­tomie furent pra­ti­quée entre 1980 et 1986.

Les séquelles psy­cho­lo­giques sont :

  • Désintérêt, paresse, manque d’initiative
  • Incapacité à pla­ni­fier quoi que ce soit
  • Perte d’empathie
  • Incapacité de se pro­jeter dans le futur.
  • Vie rou­ti­nière et goût pour les tâches répétitives
  • Incapacité pour apprendre toute chose nouvelle.


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