Avez-vous entendu parler de Phineas Gage, l’homme qui survécu 11 ans après avoir eu le cerveau traversé par une barre de fer? Vous voulez savoir comment il a vécu, comment il est mort? Alors approchez mesdames et messieurs, entrer dans le grand cirque des miracles!

Phineas Gage, tenant la barre de fer qui lui transperça le cerveau
Voici la seule photo connue de Phineas Gage, un américain qui survécu onze ans après qu’une barre de fer lui traversa le cerveau. Ce daguerréotype fut retrouvé par hasard dans la collection d’un couple d’américains, Jack et Beverly Wilgus. Ils ont consacré un site très complet à son histoire, en anglais.
Phineas Gage (1823−1860) était un jeune contremaitre vivant dans la Nouvelle-Angleterre, au Nord-ouest des États-Unis.
Le 13 septembre 1848, vers 16h30 de l’après-midi, il dirigeait un chantier de chemin de fer passant près du village de Cavendish, Vermont. Il s’agissait de faire exploser des roches avec de la dynamite, une tâche dangereuse mais que Gage avait déjà effectuée à plusieurs reprises dans le passé. Les ouvriers se trouvaient derrière lui en train de déblayer un trou et de charger des rochers dans une carriole.
Après avoir laborieusement percé un trou dans un rocher, Gage devait combler celui-ci avec de la poudre explosive, un détonateur et du sable, puis tasser la charge explosive avec un lourd bâton de fer. Mais son attention fut attirée par ce que faisaient ses ouvriers, il regarda par dessus son épaule droite et laissa machinalement son bâton de fer retomber sur l’explosif. Il n’avait pas encore ajouté la couche de sable qui permet d’éviter les explosions inattendues. Le fer causa une étincelle, la poudre explosa, et l’instrument qu’il avait dans les mains lui traversa la tête.
Le lourd bâton de fer mesurait plus de trois centimètres de diamètre et de 2m30 de longueur!
Le fer traversa la partie gauche de son visage, fracassant sa mâchoire, passant par la pommette et l’orbite de l’œil gauche, détruisant le lobe temporal gauche avant de ressortir par le dessus de sa tête. Ce fut la plus monstrueuse des lobotomies! Projeté au sol, Gage fut pris de convulsions puis redevint… Normal.
Outre la blessure à la tête, il avait le visage, les mains et les bras profondément brûlés par l’explosion.
Que cet homme ait survécu est plus qu’un miracle, c’est une énigme.

reproduction du cerveau transpercé de phineas gage
Mis à part la perte de la vision de l’œil gauche avec une paupière tombante, et une énorme cicatrice au crâne, Gage ne semblait pas avoir de séquelles apparentes. Connu au XIXème siècle comme « l’homme au levier » (bien que la barre de fer ressemble plus à un javelot), Phineas Gage était devenu une curiosité médicale. Ce qui lui sauva la vie fut sans doute le fait que la barre était pointue, et qu’au lieu d’écraser le cerveau, elle le perça. Cette barre était faite d’un fer particulier, cadeau d’un voisin forgeron de Gage.
La légende de Phineas Gage
D’après la légende, ce « javelot » de 6 kilos traversa son crâne comme une fusée avant d’atterrir 25 mètres plus loin, couvert de sang et de bouts de cervelle. Le jeune homme se remit à parler normalement quelques minutes après l’accident. Il marcha presque sans assistance jusqu’à la carriole et resta assis, droit, pendant le trajet d’un peu plus d’un kilomètre jusqu’à la maison d’hôte où il logeait. Le docteur Edward H. Williams, le médecin du village, fut appelé. Il déclara:
« Je remarquais la blessure au-dessus de sa tête avant même de l’éclairer, les pulsations du cerveau étant très distinctes. Monsieur Gage, durant tout le temps où je l’examinais, m’expliquait la façon dont il avait été blessé. Je ne le crû pas sur l’instant mais pensa qu’il s’était trompé. Monsieur Gage insistait en disant que la barre lui avait traversé la tête… Monsieur Gage se leva et vomit; l’effort de vomir fit sortit environ une demi cuillère à thé de cervelle, qui tomba sur le sol. »
Voilà une scène toute droit sortie d’un film d’horreur, non?
Impuissant devant ce spectacle, le médecin fit venir un second docteur, John Harlow. Ce dernier arriva une heure plus tard et, tenant Phineas Gage par le bras gauche, il l’aida à monter les escaliers jusqu’à sa chambre. Gage lui montra sa joue en disant « le fer est entré par là et est ressorti par ma tête. »

crane de phineas gage avec la barre de fer
Les deux médecins ne savaient pas quoi faire.
Harlow expliqua que pour quelqu’un non habitué à la chirurgie militaire, c’était une vision véritablement impressionnante: « le patient supportait ses souffrances avec la plus héroïque fermeté. Il semblait être parfaitement conscient. Il me reconnu tout de suite et dit qu’il espérait ne pas être trop blessé. Il semblait parfaitement conscient mais était épuisé par l’hémorragie. Son pouls était à 60, et régulier. Son corps, et le lit sur lequel il était allongé, étaient littéralement couverts de sang. »
Le docteur Harlow publia un premier rapport sur le cas Gage à la fin de 1848 puis un second rapport, en1868.
Cette histoire était tellement incroyable que beaucoup de chirurgiens et de médecins de l’époque refusaient justement d’y croire jusqu’à ce qu’ils touchent eux-mêmes l’ouverture du crâne avec leurs doigts. Et même là, ils demandaient au docteur William, qui avait examiné le patient en premier, de jurer qu’il disait la vérité devant un prêtre et des avocats!
Les plus grands chirurgiens de l’époque voyait la survie de Phineas Gage comme une impossibilité physiologique. Encore plus surprenant, le jeune homme n’avait perdu ni ses facultés intellectuelles, ni ses souvenirs.
Mais ses amis disaient qu’il n’était plus Gage.
Après de longs mois de difficile convalescence, Phineas Gage tenta de reprendre une vie normale.

moulage du visage de Gage, fait juste après sa mort.
L’accident de Gage et la perte d’une partie de son cerveau firent de lui, dans l’imaginaire populaire, une sorte de docteur Jekyll et mister Hyde. Cette légende fut d’ailleurs alimentée par le docteur Harlow, qui expliquait dans son rapport de 1868 que la lobotomie accidentelle qu’avait subit Gage avait radicalement changé sa personnalité. Selon lui, le jeune homme responsable, aimable et leader d’hommes, avait complètement disparu. Il était à présent instable, irritable, grossier, puéril. Il devint un marginal et, cliniquement, un psychopathe: il était incapable de faire la différence entre le bien et le mal, et n’avait plus d’émotions. D’après le docteur Harlow, Gage était aussi une force de la nature avant son accident. Fort, particulièrement actif et en bonne santé, 1m67 pour 68 kilos, possédant une volonté de fer dans un corps de fer; son système musculaire était particulièrement développé, et depuis son enfance jusqu’au jour de l’accident, il n’avait pratiquement jamais été malade.
Il faut replacer la description du nouveau caractère de Gage dans le contexte de l’époque, où l’on se demandait si chaque partie du cerveau avait une fonction particulière et si oui, laquelle. Le docteur Harlow faisait partie du camp des phrénologues, qui disaient que la personnalité peut être expliquée par la forme du crâne et que chaque partie du cerveau représentait un trait de la personnalité. Il est prouvé aujourd’hui que c’est de la pseudo science. Harlow avait décrit le jeune Gage comme possédant un tempérament « nerveux-bilieux » (qui s’énerve facilement, en gros). D’après les découvertes les plus récentes, Gage fut certes désorienté dans les mois qui suivirent l’accident, mais cela peut s’expliquer non seulement par la perte de cette demi-cuillère de cervelle, mais aussi par la perte d’un œil, le traumatisme psychologique de l’explosion et d’avoir eu le crâne transpercé par une barre de fer. Harlow explique aussi qu’il avait des difficultés pour s’exprimer, ne prenant pas en compte le fait qu’il avait eu la mâchoire fracassée.
Quoiqu’il en soit, incapable de reprendre son travail sur le chantier du chemin de fer, Phineas Gage devint pendant un moment une attraction du cirque Barnum, à New York. Il essaya ensuite d’élever des chevaux puis devint conducteur de diligence au Chili entre 1852 et 1857. Il finit par retourner aux États-Unis pour vivre chez sa mère. Les derniers mois de sa vie furent très difficiles. Il n’arrivait pas à garder un emploi stable et avait des crises d’épilepsie de plus en plus fréquentes, jusqu’à la dernière qui lui fut fatale. Il mourut en mai 1860, soit onze ans après l’accident.
En 1867, le docteur Harlow, qui rédigeait un article sur Gage, demanda à sa famille d’exhumer son corps qui était enterrer à San Francisco, pour lui faire parvenir le crâne. Le crâne et le bâton de fer se trouvent aujourd’hui dans le musée anatomique Warren de l’école de médecine d’Harvard.
docteur Jekyll?
ou mister Hyde?
La lobotomie est un procédé chirurgical qui a pour objectif la destruction des connexions nerveuses du lobe frontal pour traiter différents désordres mentaux. Il s’agit d’un procédé particulièrement brutal et primitif, connu depuis l’antiquité et la définition de ces désordres mentaux évoluent avec le temps. Il eu par exemple une description clinique de l’hystérie de la femme demandant le droit de vote.
En 1949, exactement cent ans après l’accident de Phineas Gage, les neurologues portugais Egas Moniz et Almeida Lima de l’Université de Lisbonne reçurent le prix Nobel de médecine pour avoir formalisé la lobotomie moderne. En 1935, ils avaient pratiqué la première tentative neurochirurgicale pour attaquer les lobes frontaux comme un traitement psychiatrique. Ils affichaient alors 6 % de décès suite à l’opération.
Entre 1933 et 1944, certains médecins allemands nazis s’essaient à la lobotomie, souvent sans anesthésie ni antiseptique, sur les prisonniers des camps de concentration.

Walter freeman faisant une lobotomie en public
La lobotomie connait son essor après la seconde guerre mondiale, notamment avec l’invention américaine de Walter Freeman : le pic à glace. Bien qu’il ne soit pas chirurgien, ce dernier pratiqua la lobotomie dès 1936. Plus de 100 000 patients furent lobotomisés dans le monde entre 1945 et 1954 dont la moitié aux États-Unis. Il s’agissait surtout de femmes et d’enfants. Freeman parcourt les États-Unis dans les années 1950 dans un autocar équipé pour pratiquer des lobotomies « en série », enfonçant ce pic à glace dans le lobe orbitaire des patients après avoir soulevé la paupière (lobotomie trans-orbitale), moyennant parfois une anesthésie locale. Cette pratique reçut alors un grand succès (grand mouvement de « l’hygiène mentale ») et on estime que Freeman lui seul lobotomisa quelque 2 500 patients.
La lobotomie a des séquelles physiques lourdes, comme la paralysie, et est aujourd’hui considérée comme une pratique barbare. Elle est interdite dans plusieurs pays. En France, on estime que 32 lobotomie furent pratiquée entre 1980 et 1986.
Les séquelles psychologiques sont :