sauvons les cyborgs !

L'Histoire est un mensonge que personne ne conteste.

Ceci n’est pas un jeu

sugaar
1 novembre 2009

« La police invite toute la popu­la­tion du sec­teur d’Elm Terrace à pro­céder comme suit : Que dans chaque rue chaque habi­tant de chaque maison ouvre sa porte côté rue ou côté jardin ou regarde à ses fenêtres. Le fugitif ne peut s’échapper si chacun regarde dehors dans la minute qui suit. Prêts ! « 

Ray Bradbury, Fahrenheit 4511953

Aujourd’hui, la France est le pre­mier pays à avoir montré les dérives d’un sys­tème pseudo ludique com­bi­nant vidéo sur­veillance et pré­somp­tion de culpabilité.

Ce matin, l’un des com­plices pré­sumés de L.M de Cherniepresque été arrêté grâce à des vidéos de sur­veillance pira­tées. Cette impro­bable traque, qui tient le pays en haleine depuis trois semaines, est à la fois illé­gale et immo­rale. Elle se déroule pour­tant avec l’accord tacite des auto­rités, comme dans la pire des dystopies.

De Chernie, ou Cherny Zemly comme il s’est pré­senté lors de son arres­ta­tion, vivait dans un squat au Nord de Paris. Son esprit était à l’ouest. Les jour­naux télé­visés nous ont montré son matelas troué et ses murs envahis de textes caba­lis­tiques. Nous n’ignorons ni son enfance sage, ni ses tour­ments d’étudiant psy­cho­tique. Ses années d’errance ont ins­piré le nou­veau projet de loi sur le suivi des per­sonnes ayant fré­quenté un ins­titut psychiatrique.

Mais le pathé­tisme du per­son­nage ne suf­fi­sait pas à expli­quer son geste. Il était bien trop fra­gile et influen­çable pour avoir agit seul. Un épicier de son quar­tier s’est alors sou­venu qu’il l’avait sou­vent vu en com­pa­gnie d’un homme au crâne rasé et por­tant « un blouson avec un oiseau noir dans le dos.« 

L’information col­lait si par­fai­te­ment avec le cliché de l’anarchiste qu’elle fut relayée par les médias sans la moindre véri­fi­ca­tion. Au même moment, un site internet était créé par un col­lectif d’anonymes, « pour que l’Appel du 9 sep­tembre soit entendu de tous, par tous les moyens. » Ce site fleu­rait bon la pro­pa­gande brouillonne et son succès tenait plus au nombre de paro­dies qu’il sus­ci­tait qu’à sa volonté affi­chée  de remettre de l’ordre dans le chaos.

Par on ne sait quel miracle, plu­sieurs vidéos de sur­veillance appar­te­nant à des com­mer­çants du quar­tier de Cherny Zemly se retrou­vèrent sur le site internet. Le mot d’ordre était « qui a vu l’homme à l’oiseau noir? » Les vidéos étaient pira­tées; des com­mer­çants et des clients dépo­sèrent plainte. Le site internet fut fermé mais les vidéos conti­nuèrent de cir­culer sur internet. Voyeurs et zéla­teurs de la nou­velle cause se délec­taient des meilleures pas­sages. D’autres vidéos pira­tées appa­rurent, pro­ve­nant d’autres villes fran­çaises. Aider la police n’était plus qu’un pré­texte. L’enjeu, c’était la chasse à l’homme.
Hier, un maga­zine publiait en exclu­si­vité des images four­nies par un inter­naute ano­nyme : le mys­té­rieux homme à l’oiseau noir avait enfin été iden­tifié, à Marseille.

Nul n’ignore à pré­sent son évasion spec­ta­cu­laire. On en oublie­rait presque la façon dont se sont déroulés les évène­ments du 9 septembre.

Avant même que cela ne soit confirmé, les médias nous expli­quaient que l’agression du 9 sep­tembre était l’œuvre d’un dan­ge­reux grou­pus­cule extré­miste. Cherny, pitoyable kami­kaze sans bombe, nous a été vendu comme l’arbre qui cache la forêt. L’initiative citoyenne, dont la spon­ta­néité reste à prouver, s’est basée sur cette hypothèse.

Mais il serait trop aisé d’accuser les inter­nautes voyeurs où les épigones du Nouveau Parti.

Pirater des flux de caméras de sur­veillance, c’est une chose. Savoir où se trouvent les bons flux, c’est un tour de force.  On ne peut qu’admirer la rapi­dité avec laquelle des hackers jus­ti­ciers ont iden­tifié les com­merces fré­quentés par l’ami de Cherny  et suivi sa trace jusque dans le Sud de la France. Faut-il le rap­peler, per­sonne ne connait son iden­tité ni celle de l’épicier qui l’aurait décrit et que les humo­ristes ont sur­nommé Le piaf.

L’homme à l’oiseau noir est la pre­mière légende urbaine du cybe­res­pace fran­çais. Saluons l’exploit.

Devant autant de mys­tères et de Deus ex machina, cer­tains rêvent déjà de nou­veaux rebon­dis­se­ments.
Il parait que les membres fan­tômes du grou­pus­cule, eux aussi, ont piraté  quelques caméras. Mais, bien sûr, per­sonne n’a encore vu les images. Les yeux d’internet savent-ils regarder dans la bonne direction ?

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