« La police invite toute la population du secteur d’Elm Terrace à procéder comme suit : Que dans chaque rue chaque habitant de chaque maison ouvre sa porte côté rue ou côté jardin ou regarde à ses fenêtres. Le fugitif ne peut s’échapper si chacun regarde dehors dans la minute qui suit. Prêts ! «
Évidemment ! Comment n’y avaient-ils pas pensé plus tôt ? Pourquoi, depuis le temps, ne s’étaient-ils jamais essayés à ce petit jeu ? Tout le monde debout ! Tout le monde dehors ! On ne pouvait pas le rater ! Le seul individu à courir dans la ville plongée dans la nuit, le seul à mettre ses jambes à l’épreuve !
Ray Bradbury, Fahrenheit 451, 1953
Aujourd’hui, la France est le premier pays à avoir montré les dérives d’un système pseudo ludique combinant vidéo surveillance et présomption de culpabilité.
Ce matin, l’un des complices présumés de L.M de Chernie a presque été arrêté grâce à des vidéos de surveillance piratées. Cette improbable traque, qui tient le pays en haleine depuis trois semaines, est à la fois illégale et immorale. Elle se déroule pourtant avec l’accord tacite des autorités, comme dans la pire des dystopies.
De Chernie, ou Cherny Zemly comme il aimait à signer ses lettres de menaces, vivait dans un squat du Nord de Paris. Les journaux télévisés nous ont montré, ad nauseam, son matelas troué et ses murs envahis de textes cabalistiques. Nous n’ignorons ni son enfance sage, ni ses tourments d’étudiant psychotique. Ses années d’errance ont déjà inspiré un livre, un documentaire et un énième projet de loi sur le suivi des personnes ayant fréquenté un institut psychiatrique.
Mais le pathétisme du personnage ne suffisait pas à expliquer son geste. Il était bien trop fragile et influençable pour avoir agit seul. Un épicier de son quartier s’est alors souvenu qu’il l’avait souvent vu en compagnie d’un homme au crâne rasé et portant « un blouson avec un oiseau noir dans le dos.«
L’information collait si parfaitement avec le cliché de l’anarchiste qu’elle fut relayée par les médias sans la moindre vérification. Au même moment, un site internet était créé par un collectif d’anonymes, « pour que l’Appel du 9 septembre soit entendu de tous, par tous les moyens. » Ce site fleurait bon la propagande brouillonne et son succès tenait plus au nombre de parodies qu’il suscitait qu’à sa volonté affichée de remettre de l’ordre dans le chaos.
Par on ne sait quel miracle, plusieurs vidéos de surveillance appartenant à des commerçants du quartier de Cherny Zemly se retrouvèrent sur le site internet. Le mot d’ordre était « qui a vu l’homme à l’oiseau noir? » Les vidéos étaient piratées; des commerçants et des clients déposèrent plainte. Le site internet fut fermé mais les vidéos continuèrent de circuler sur internet. Voyeurs et zélateurs de la nouvelle cause se délectaient des meilleures passages. D’autres vidéos piratées apparurent, provenant d’autres villes françaises. Aider la police n’était plus qu’un prétexte. L’enjeu, c’était la chasse à l’homme.
Hier, un magazine publiait en exclusivité des images fournies par un internaute anonyme : le mystérieux homme à l’oiseau noir avait enfin été identifié, à Marseille.
Nul n’ignore à présent son évasion spectaculaire. On en oublierait presque la façon dont se sont déroulés les évènements du 9 septembre.
Avant même que cela ne soit confirmé, les médias nous expliquaient que l’agression du 9 septembre était l’œuvre d’un dangereux groupuscule extrémiste. Cherny, pitoyable kamikaze sans bombe, nous a été vendu comme l’arbre qui cache la forêt. L’initiative citoyenne, dont la spontanéité reste à prouver, s’est basée sur cette hypothèse.
Mais il serait trop aisé d’accuser les internautes voyeurs où les épigones du Nouveau Parti.
Pirater des flux de caméras de surveillance, c’est une chose. Savoir où se trouvent les bons flux, c’est un tour de force. On ne peut qu’admirer la rapidité avec laquelle des hackers justiciers ont identifié les commerces fréquentés par l’ami de Cherny et suivi sa trace jusque dans le Sud de la France. Faut-il le rappeler, personne ne connait son identité ni celle de l’épicier qui l’aurait décrit et que les humoristes ont surnommé Le piaf.
L’homme à l’oiseau noir est la première légende urbaine du cyberespace français. Saluons l’exploit.
Devant autant de mystères et de Deus ex machina, certains rêvent déjà de nouveaux rebondissements.
Il parait que les membres fantômes du groupuscule, eux aussi, ont piraté quelques caméras. Mais, bien sûr, personne n’a encore vu les images. Les yeux d’internet savent-ils regarder dans la bonne direction ?